Plus qu’une porte

Nouvelle commandée par le site www.lepsychologue.be sur le premier rendez-vous avec un psychologue .

La nouvelle

“Bonjour. Je viens vers vous parce que j’ai terriblement besoin d’aide.”

Non non non, ça ne va pas. Bien sûr que ça ne va pas, je veux dire, il ne me connaît même pas ce type et je devrais tout lui raconter ? Il va me prendre pour un fou. Ou pire, pour un dépressif.

“Bonjour ! Ca va, vous ? Parce que moi…”

Moi… quoi ? C’est vrai ça, en fait, moi quoi ? Quand on pose la question, c’est devenu typiquement machinal :

“- Salut, ça va ?
– Oui très bien et toi ?”

Personne n’oserait entamer une discussion en disant directement la vérité. Le pire, c’est que, si c’était le cas, on n’écoute pas non plus la réponse de l’autre, alors…
Je tente de chercher au plus profond de moi, d’aller saisir le moindre petit indice dissimulé qui me permettrait d’obtenir une réponse à la fois juste et fondée, histoire de ne pas passer pour un imbécile. Mais je suis incapable de savoir si je vais bien.

Par contre, plus j’avance et plus la sensation de pouvoir palper le creux sous ma poitrine augmente ; cette sombre cavité crispée accompagne ma démarche au rythme de ma respiration, comme si ma gêne prenait corps au corps, formant un nouvel organe que l’on peut sentir à l’intérieur, mais que l’on s’efforce d’ignorer.
Je vis quotidiennement avec le mal de ventre qui m’amenait à reculons en salle d’examen lorsque j’étais plus jeune. C’est tout un second système limbique qui s’est niché progressivement contre mes côtes et me permet de ressentir précisément les sensations les plus primitives au moment où elles me traversent l’esprit. Une sorte de petit messager, un journaliste qui décrirait chaque flux physiquement, retranscrivant dans la mécanique ce que le langage ne peut formuler clairement. Cela peut s’avérer utile dans certains cas, mais au quotidien, il est assez contraignant de ne respirer convenablement que lorsqu’il n’y a absolument aucun danger immédiat – ce qui, soyons franc, n’est jamais vraiment le cas. Ce serait merveilleux d’évacuer la sensation rien qu’en la prononçant. Au lieu de cela, je me tords de douleur, parce que je ne trouve pas les mots.

J’arrive devant l’imposante porte en bois et je réalise que j’ai passé la majorité du trajet à tergiverser sur mon appréhension de la rencontre plutôt que de prévoir la discussion.
J’ai un ventre qui me dit que je redoute l’entretien, merci beaucoup, ce n’est pas comme si je ne le savais pas.
La serrure se libère automatiquement et je pénètre dans un long couloir dont les murs de miroir me renvoient ma silhouette légèrement déformée.
Je m’arrête, évidemment. On ne peut que s’arrêter devant une telle rangée de reflets, qui vous expédient dans une multiplication infinie de l’image que les autres ont de vous.
Je me rapproche : j’observe furtivement les joues creusées, les petits plis qui s’affaissent autour des lèvres et le teint pigmenté aux nuances tristement grisées.
Il ne faudrait pas qu’on me voit me regarder. Pourtant, on ne dirait pas moi. C’est comme tomber sur une photo de soi et se dire “non, ça ne me ressemble pas, la photo a dû être mal prise.”

Je cherche le nom une deuxième fois, caché quelque part entre les colonnes de sonnettes et j’appuie sur le bouton. M.DELPORTE. Combien de portes faut-il pousser pour vous rencontrer, Monsieur Delporte ?
J’entre enfin. Un bureau vide de secrétaire. Tant mieux. Aucune envie de croiser le regard de quelqu’un qui se demande forcément ce que je fais là. Il n’y a aucun bruit – les gens malheureux doivent être davantage silencieux, alors je m’enfonce dans le fauteuil qui m’accueille implicitement dans l’attente.
En découvrant les lieux autour de moi, je me demande si les objets soigneusement entreposés peuvent m’aider à définir les goûts du médecin, ou s’ils ont simplement été choisis pour ne pas choquer, pour détendre le regard en attendant la suite.
Alors que j’ai encore la tête penchée afin de déchiffrer les titres imprimés sur la tranche des livres usés et alignés consciencieusement sur l’étagère, la porte en face de moi s’ouvre doucement.
Ma première pensée a été : “Il est où, celui d’avant ? Il ne ressort pas par là ou il a simplement été bouffé ?”

A moitié redressé, je lève la tête vers mon futur tortionnaire.
Ma deuxième pensée a été : “Attends mais, c’est pas censé être Monsieur Delporte ?”

Une créature indéniablement féminine se tient délicatement dans l’encadrement de la porte et me sourit avec chaleur – ce qui me paraît évidemment suspect. Loin de moi l’idée de préférer un visage éteint, réprobateur ou hermétique, mais je ne m’attendais franchement pas à ce que Monsieur Delporte porte un tailleur aussi cintré.

“Bonsoir, je suis Michelle Delporte. Je suis ravie de vous rencontrer. Je vous en prie, entrez, asseyez-vous.”

Je pénètre dans la petite pièce, mes semelles amorties par la moquette blanche et touffue. Elle m’indique un fauteuil. Soulagé qu’il ne s’agisse pas d’un canapé, je me laisse tomber dedans, surpris par sa profondeur. Un peu plus et je m’engouffre dans des profondeurs insondables 100% cot…

“Alors, dîtes-moi, pourquoi êtes-vous là?”

Je la regarde droit dans les yeux. Rien ne sort. C’est comme si toutes les possibilités d’agencement de mots se cognaient les unes contre les autres dans ma tête, à la recherche du meilleur moyen de formuler, et pourtant, rien de sensé ne se prend vie.
Est- ce que cela va tout le temps être comme ça ? Elle va me poser une question et je vais mourir en essayant de trouver le meilleur moyen d’y répondre ?

“Je n’arrive plus à écrire.”

Son regard glisse sur moi et je ne parviens pas à saisir la moindre parcelle de jugement. Pour la première fois depuis longtemps, je regarde quelqu’un et je suis incapable de deviner ses pensées.

“Vous êtes écrivain ?
-Plus maintenant, puisque je n’y arrive plus.
-Et vous avez une idée de pourquoi vous n’y arrivez plus ?
-Eh bien si je le savais, je ne pense pas que j’aurais besoin d’aide pour le découvrir.
-Donc c’est pour cela que vous venez, pour recommencer à écrire ? Il faut que je sache quels sont vos objectifs, afin de définir avec vous un but à atteindre, un point spécifique à fixer, vous voyez ?”

J’aimerais que ce soit aussi simple, j’aimerais pouvoir tracer une droite dont l’extrémité serait la connexion qu’il me manque, que j’ai perdue. Mais l’objectif à atteindre n’est pas une finalité, au contraire, c’est un moyen vers une oeuvre encore plus grande. Comment vouloir combler les trous pour recommencer à écrire quand c’est précisément le manque qui détermine la volonté de transposer des mots sur le papier ? Pourquoi vouloir remplir le manque ? Si je deviens heureux, peut-être qu’en fait je n’aurais plus rien à dire ?
Non, je ne pense pas que ce soit ce raisonnement qui m’ait poussé à venir jusqu’ici, à franchir les innombrables portes et à pousser tous ces boutons de sonnette. Je crois qu’en fait j’ai juste besoin de quelqu’un pour me comprendre. Quelqu’un de désintéressé et d’impliqué à la fois, qui soit attentif et affecté par ce qui m’arrive et que j’ai besoin de révéler.
Je me décide à lui annoncer tout cela, mais je me détache de la prononciation du propos pour observer uniquement sa façon d’écouter ce que je lui dis.
J’épie la façon dont ces sourcils se froncent dans la concentration, ses yeux clair fixés sur moi, sans toutefois me dévisager. Alors que j’ai fini de parler, je la vois lever les yeux à la fois au dessus et derrière moi, son regard balayant l’espace vide d’un air déterminé et inexplicablement concentré. Je résiste à l’envie de me retourner pour regarder ce qui se cache sur l’étagère, dans mon dos, et qui pourrait l’aider à trouver une réponse, mais je me ravise. Au lieu de cela, je continue l’examen attentif de ses traits et de sa peau fine : je n’aurais jamais cru voir une chose pareille, il se trouve que j’ai quelqu’un en face de moi qui semble réellement préoccupé par mon problème.
Cette découverte me fascine et m’effraie à la fois.
Je réponds aux dernières questions, bredouille quelques expressions polies et maladroites pour signifier que oui, j’aimerais amorcer ce “travail” que non, je ne sais pas bien pourquoi, mais que finalement, ce n’est pas bien grave. Après tout, l’essentiel, c’est la démarche.
L’entretien se conclut alors que mon cerveau est encore embrumé par la stupeur de cette découverte. Ce petit morceau de femme agit sur moi comme la révélation d’un univers nouveau.

Je rentre chez moi, encore stupéfait et englué dans les réflexions adjacentes.

Je n’avais jamais accordé beaucoup de légitimité au rapport qui pouvait s’établir entre un psychologue et son patient. Le contexte froid et rigide de l’argent qui entre dans le jeu d’une relation professionnelle et profitable, j’avoue que cela ne me faisait pas envie. Je trouvais à la fois triste et stupide de payer quelqu’un pour lui confier ses doutes et ses malheurs. Je jugeais aussi curieux et dangereux de partager autant d’éléments, d’une importance précieuse, avec une personne totalement étrangère.
De nombreuses tentatives avortées ou infructueuses m’avaient conforté dans ces idées.
Aujourd’hui, je suis au pied du mur. J’ai choisi un nom et une adresse au hasard, parce que je ne pouvais pas être déçu, et le premier échange a secoué toutes mes hypothèses. Il ne s’agit peut-être que de trouver la bonne personne.
J’avoue être troublé.
Ce n’est pas encore une aventure épique ou un voyage merveilleux, mais je vais empoigner cela à pleines mains et ouvrir mon traitement de texte.