Exercices d’écriture

Consigne

A la réception, télécharger le fichier image sans l’ouvrir. C’est seulement lorsque vous avez une petite heure devant vous à consacrer à un exercice d’écriture dans les meilleures conditions, que vous pouvez ouvrir l’image et lire la phrase ou la question associée.
Ecrivez alors immédiatement, de manière quasi automatique, en fonction de la consigne spécifique et de l’inspiration du moment. Après une demi-heure, arrêtez tout, relisez-vous et envoyez-moi le résultat.
Quoi qu’il vous arrive, respectez les consignes, ne dépassez pas le temps imparti, ne laissez pas votre texte en suspens, “jouez le jeu”.

Voilà le principe du drill, exercice d’écriture quotidien pratiqué durant mon année de master d’écriture.
Pensés comme des petits instants de vie volés, ces courts textes écrits rapidement me semblent un bon aperçu de mon univers d’écriture ; voici donc quelques uns de mes drills.

 Qu’a-t’il demandé ?


Michel pressa le pas, ses mains gantées profondément enfoncées dans les poches serrées de son jean.
Il avançait résolument, raclant le bitume encore inanimé, et le froid de ce début d’hiver s’infiltrait par chaque interstice de ses habits légers.
En enfonçant le menton dans son écharpe qui lui picotait la peau du cou, il accéléra encore. Rien ne pouvait vraiment l’arrêter.Il l’avait cherchée pendant des années, déterrant patiemment les indices laissés derrière chacun de ses trajets, arrivant bien souvent juste après son départ.
Il suivait ses mouvements avec plus de diligence que son ombre le suivait, lui. C’était comme si à chaque fois, il parvenait à capturer un dernier mouvement de sa main, à apercevoir un bref rayon illuminant sa chevelure avant qu’elle ne disparaisse dans le vent.

Tout avait commencé par une question de principe. Michel estimait qu’un père apprenant l’existence de son enfant se devait d’aller à sa rencontre. Il avait d’abord fallu retrouver son nom, son adresse, interroger les gens sur la forme de son visage, sur son métier…
Michel s’était convaincu que la difficulté qu’il éprouvait à la retrouver reflétait simplement la mesure de son incroyable découverte : il avait bel et bien un enfant à lui, et ce constat chassait chez lui toute la pesanteur de son existence. La perspective de découvrir son enfant le rendait aussi léger que l’air qui parcourait sa peau mise à nu, exposée au froid parisien. Mais il aurait été plus aisé de repérer un soupir dans ce vent…
En trois ans, cette pure question de principe avait grimpé l’échelle de son obsession, et il se trouvait maintenant perché sur un étrange point d’équilibre instable.
Oui, il avait enfin réussi à localiser un appartement dont elle n’était pas encore partie. Oui, il se rendait à ladite adresse pour appuyer sur la sonnette, pour peut-être rencontrer son regard… Son ventre se tordait en une symphonie de gargouillis impatients. Les numéros défilaient sur le côté des grandes portes de bois. 13, 11, 9, 7… C’était là.

Il parcourut les différents noms de l’interphone puis s’arrêta sur celui qu’il reconnut. Les m et les r étaient inscrits d’une singulière façon, comme si elle avait pris un soin considérable à graver ce nom si précieux, si joliment fait, pour que lui puisse le reconnaître, le lire et le toucher…
Son estomac se manifesta à nouveau. Il avala difficilement sa salive, puis passa une main ganté sur son ventre tendu. Il avait faim de cette rencontre.
La porte s’ouvrit avant même qu’il n’ait pu se ressaisir et appuyer sur le bouton de l’interphone. Un homme ventripotent, au crâne dégarni et aux crasseuses lunettes en demi- lune s’apprêtait à descendre la marche vers le dehors. Il s’arrêta brusquement face à notre Michel angoissé. Il tenait un carton fermement appuyé contre son abdomen bedonnant et le regarda avec un air las non dissimulé :

« Oui ? lâcha-t-il mollement avec, dans la voix, le désespoir inhérent à tout concierge retardant l’inévitable: la question du badaud.
Michel ne parvint pas à desceller ses lèvres sèches.
« Ben quoi ? s’énerva le concierge.
– Euh… Michel massa à nouveau son ventre en apnée. Le concierge le regarda, lui et son ventre, et sa main gantée crispée dessus.
Sauriez-vous où… où je peux trouver une bonne boulangerie dans le coin ? Je… je crois que je meurs de faim en fait.
– Ah ! J’me disais aussi, à vous entendre glouglouter du bide comme un dindon. Bah vous pouvez pas la manquer, elle est juste là, au coin de la rue ! Allez goûter leurs croissants aux amandes, vous trouverez pas mieux dans le coin!»
Michel salua le sinistre bonhomme et pressa le pas vers la boulangerie d’en face.

 Un personnage

Simon décida qu’il ne porterait plus que son caleçon.
Durant quarante-six ans, il s’était appliqué à faire ce qu’on lui demandait. A son travail. Dans sa famille. Chez ses amis. Simon, c’était l’homme fiable. Celui sur qui on peut compter, qui fera ce dans quoi il s’est engagé à coup sûr.
Au garage, il s’était construit une clientèle aussi fidèle que variée : les motards lui confiaient leurs bijoux motorisés parce qu’ils se retrouvaient chez cet homme silencieux à la moustache torsadée et au regard perçant. Quant aux femmes mariées, elle valorisaient sa voix chaude, sa ponctualité et son torse bombé sans tatouage. Les businessmen enfin, lui enviaient son apparente liberté.
Il avait accompli tout ce qu’il estimait juste et bon. Après son service militaire, il épousait rapidement la première fille qu’il avait mise enceinte, appliquant scrupuleusement ses ambitions à elle pour leur vie commune.
Ainsi, il avait vu grandir ses deux garçons, n’avait jamais reculé devant un match de foot ou une leçon de maths trop compliquée et regardait attentivement, chaque soir, leur vieille télévision.
Le week-end, ses amis appréciaient les soirées dans son jardin. Parce que Simon avait toujours de la bière fraîche dans son frigo, et toujours de quoi garnir le pain d’un hamburger. Simon avait donc traversé tous les jours de sa vie en prenant soin de satisfaire chaque membre de son entourage.
Et vint le moment de prendre sa retraite.

Il légua fièrement son garage usé à son premier fils.
Il accepta – non sans difficulté, le décès de sa bien-aimée.
Puis, un jour, alors qu’il se levait à huit heures exactement, une pensée étrange vint secouer son habituelle docilité.
Il quitta le lit sans aucune envie de s’habiller.
Cela ne lui était jamais arrivé.En étirant ses jambes effilochées, il fit craquer chaque articulation de son corps engourdi, puis tourna son regard – dont il dissimulait la lassitude, vers ses habits soigneusement pliés sur la chaise de la coiffeuse.
Son pantalon de velours. Sa chemise repassée.
Tout d’un coup, il se surpris à envisager une autre sorte de possibilité : pourquoi diable serait-il obligé d’enfiler ça sur le dos ?
Après tout, ses fils avaient déménagé, sa Josie décédé et son groupe d’amis ne sortaient guère plus, si l’on exceptait une sordide belote hebdomadaire.
Il faisait chaud. Son caleçon usé laissait filtrer un léger courant d’air qui le revigorait. Il sentait les poils du haut de sa jambe se courber et tanguer contre sa peau vieillie, ce qui provoquait de légers tremblements involontaires de tout son épiderme.
Pour rien au monde il n’aurait voulu que cela cesse.
Il flottait.
Comment avait-il pu passer tant d’années affublé de vêtements si incommodes, si lourds et si rigides, qui l’empêchaient de ressentir quoi que ce soit ?
Il se précipita à la fenêtre qu’il ouvrit brusquement. Les battants de bois cognèrent contre son mur défraîchi.
«Hé les gars ! scanda-t-il à qui voulait l’entendre. C’est tellement génial d’être à poil !
-Ah bah voilà qu’c’est au vieux garagiste de nous péter une durite, s’esclaffa David Mortiguie, onze ans, qui passait juste en dessous à vélo avec son ami Matthieu.»

 Monologues

« Petit frère n’a qu’un souhait devenir grand, c’est pourquoi il s’obstine à jouer les sauvages dès l’âge de dix ans.» Merde, dès qu’une chanson en français passe, je n’arrive plus à lire. Les deux textes se mélangent et du coup je comprends plus rien. Bon. Je passe ? Non. J’aime bien ce morceau et puis j’ai tout le temps. Ce putain de bus qui devait arriver y’a dix minutes. Ce qu’il caille dans ce pays… En plus je lis Métro pour passer le temps, pour pas trop remarquer que j’ai le bout des doigts gelés, mais ça m’intéresse pas. Le pire ce sont les petites annonces d’amour, là. C’est tellement pathétique que je comprends même pas qu’on puisse en écrire et les faire publier.
Ah, le mec à ma gauche se met le doigt dans le nez ! C’est dégueu. Manquerait plus qu’il la mange après, beurk !

Aïe. Je n’en peux plus de ces plaques qui se forment sur la toison nasale. Cela apparaît et durcit durant les nuits et, au réveil, je ne peux plus respirer. Puis c’est si sec qu’on ne peut s’en débarrasser en se mouchant, c’est très embarrassant. Bon. Je le fais ? Je le fais pas ? Mouarf, de toute façon personne ne me regarde, ils sont tous plongés dans leurs quotidiens inintéressants. Et moi aussi. Allez hop. Aaaah ! Ca fait du bien, je peux de nouveau inspirer un peu d’air frais. Chargé d’azote, de carbone, d’anhydride carbonique et de néon, mais bon, c’est mieux que rien.
Ce que j’ai mal aux fesses sur ce banc glacé… Ils pourraient pas les rembourrer un peu, pour le temps qu’on passe dessus à attendre ?… Ou alors c’est juste ma faible constitution, j’ai toujours été moins solide, hein. Les autres là, n’ont pas l’air d’être si inconfortablement assis, surtout la belle demoiselle là bas, elle semble si à l’aise qu’on penserait qu’elle a attendu ici toute sa vie.

Hop, une petite pression et je change de morceau. J’adore mon nouvel iPod. Bon.
«Suivant la Loi du 31 décembre 1971, l’avocat qui a accepté de représenter le client doit aller jusqu’au terme de l’affaire sauf si le client l’en décharge expressément…»
Mais quelle idée j’ai eu de donner ma voiture au garage en milieu de semaine ? Pourquoi j’ai pas demandé une voiture de prêt ? C’est vrai ça. Pourquoi je n’ai pas pensé à demander une voiture de prêt ? Je suis vraiment trop conne. Maintenant je dois prendre le bus jusqu’au bureau. C’est horrible le bus, ça pue, c’est blindé de gens, tout le monde se touche, c’est immonde je ne supporte pas. Et comme je choisis toujours des mecs égoïstes et imbus d’eux mêmes, pas possible qu’il me dépose en parant, hein, bah non. Encore heureux qu’il m’ait offert l’iPod, à défaut de m’empêcher de les sentir, au moins je n’entends plus le bruit de cette putain de bétaillère mobile. Toujours en retard en plus.
C’est vraiment bizarre en plus, en tant qu’usager quotidien des transports en communs, ils pourraient comprendre que chacun a besoin de sa bulle pour subsister. De son propre espace vital quoi. Le gars de gauche me touche encore une fois avec son coude, je lui file le mien dans les dents.

Rah, j’ai oublié mes lunettes. Je ne vois rien du tout. Même en rapprochant très fort le magazine, comme ça, les lettres sont encore toutes floues. Je me concentre terriblement et c’est comme si mon cerveau, là dans le fond, se contractait pour m’aider à déchiffrer.
J’ai faim. Dans ces moments-là j’entends toujours la voix de Huguette qui me dit «mais il n’est que neuf heures et tu as déjà pris un petit déjeuner ! Tu ne perdras jamais tout ce poids que tu as là !» Et ça me culpabilise, mais je salive quand même en regardant les petits pains dans la vitrine d’en face. En plus je les vois même pas les petits pains d’en face. Vu que j’ai oublié mes lunettes. Mais j’en imagine un, tout rond et tout chaud entre mes doigts. Hmmm… Bon. Le bus n’est toujours pas là. J’y vais ? C’est juste en face et c’est juste un petit pain. C’est pas comme si je prenais une tarte aux pommes ou un pain au chocolat. Là c’est
un petit pain tout simple, sans rien dedans. Enfin j’imagine qu’il y en a, sinon je prendrai quoi ? Un croissant ? Oui un croissant c’est simple aussi…
Bon, j’en peux plus. J’y vais.
Pourquoi les autres se lèvent aussi ? Ah non, c’est que pour moi les petits p… Oh zut, c’est le bus, il vient d’arriver…

 Backstory

La porte claque.

ELLE
Bonsoir.

Lui grogne sans répondre.

ELLE
Bonsoir, jʼai dit. Tu as passé une bonne journée ?

LUI
Cʼest à cette heure-ci que tu rentres ?

ELLE
Euh… oui… Je tʼavais prévenu il y a une semaine, Stéphanie et Jérémie avaient besoin
dʼorganiser une réunion pour…

LUI
Mais jʼen ai rien à foutre de Stéphanie et Jérémie.

ELLE
Pourquoi ? Tu avais prévu quelque chose de spécial ?

Il se gratte le nombril et change de chaîne.
Elle reste devant la porte dʼentrée, les pieds comprimés dans ses chaussures à talons trop petites, le pli du collant lui étouffant le gros orteil.
Elle pose sa petite mallette à lʼentrée et se défait de son manteau.
Il ne bouge pas dʼun poil.
Elle sʼapproche de lui pour lui baiser la joue, mais il retire sa tête dʼun mouvement agacé. Elle reconnaît le parfum sur sa ridicule chemise à manches courtes. Le parfum qui nʼest pas le sien, bien sûr.

ELLE
Tu sais que cʼest un putain de cliché ?

LUI
Quoi ?

ELLE
Le mec qui couche avec sa secrétaire.

LUI
Cʼest pas ma secrétaire. Tu mʼemmerdes.

Elle sʼéloigne et fait claquer ses talons jusque dans la chambre. Là, on entend son rire amer jusque dans le salon, mais il ne fait que remuer dans son fauteuil, lʼair satisfait.
Puis elle déboule dans la cuisine. En moins dʼune minute, le processus sauce tomate et spaghettis est déjà en place. Lʼeau boue presque autant quʼelle. Presque.
Il la regarde depuis lʼencadrement de la porte. Ses épaules sont presque aussi larges. Il se tient sans bouger, on se demande comment il est arrivé jusquʼici.

LUI
Tu connais lʼhistoire du mec qui gagne au loto et qui dit à sa femme «Chéri jʼai gagné, fais tes bagages.»?

ELLE
Oui.

LUI
Elle lui répond «oh super trop bien, où est-ce quʼon part ?». Il lui dit «Moi nulle part, mais toi tu dégages.»

ELLE
Tu la racontes mal.

LUI
Eh beh cʼest pareil. Sauf que jʼai rien gagné. Et que cʼest moi qui me barre.

ELLE
Oui. Bah cʼest pas du tout pareil en fait.

LUI
Je mʼen vais en tous cas.

ELLE
Je sais. Jʼai vu la valise sur le lit. Et tu prends ma valise donc.

Elle secoue la passoire. Quelques spaghettis tombent par les trous.

ELLE
Eh bien barre-toi. Barre-toi barre-toi barre-toi.

Elle court jusque dans la chambre, referme la valise avant quʼil nʼait pu la rejoindre et la jette de toutes ses forces dans le couloir.
Il la regarde calmement, avec ce petit sourire narquois qui lui fait habituellement perdre ses moyens.
Mais cette fois non. Elle a des mèches de cheveux qui se débattent tout autour de la tête. Ses joues sont rouges et ses yeux brillants.
Il ramasse la valise et quitte lʼappartement sans un regard en arrière.

Dans la voiture, il nʼa pas besoin de musique. Il se sent calme et détendu. Il sourit. Il arrive à lʼaéroport et trouve une place sans problème.
Il ouvre le coffre et sort la valise.

Son téléphone sonne. Un sms. Bien sûr que cʼest un sms, elle nʼaurait pas le courage de lui parler directement, hein.
«Pauvre con, les billets pour rejoindre ta pouffiasse sont enfermés dans la valise. On va voir si tʼes capable de te rappeler de la date de mon anniversaire, pour une fois.»

 Que se passe-t’il hors champ ?

« – Il est 18H43.
Tous les autres sont rentrés chez eux, même ceux qui restaient à l’étude.
Tous sauf moi, évidemment.
Je n’ai même pas pu aller à l’étude.
A la place, on m’a forcé à m’assoir devant la porte. Et à attendre.
Ca fait deux heures que j’attends !
Juste après la sonnerie, j’allais dans la cour et hop, elle m’a chopé.
« Sale petit enfoiré » elle m’a dit. Tu te rends compte ? Elle m’a insulté et tout. On aurait été en 1950 qu’elle m’aurait peut-être pris par l’oreille. A la place, elle agrippé ma manche, mais pas en serrant de toutes ses forces, non (de toute façon elle a pas de force), mais en tenant ma manche entre son pouce et son index, comme si c’était sale.
J’ai rien compris moi, qu’est-ce que tu crois.
On a traversé le couloir, puis le préau. Y’avait même ses talons qui cognaient contre le sol; toc toc toc ça faisait genre, super sérieuse .
Non mais elle m’énerve trop. C’est pas de ma faute à moi si y’a personne qui aime son cours. En plus moi, je me tais. Je fais pas comme les autres qui se moquent d’elle avec sa flûte débile, qui lui coupent la parole ou quoi. Moi je reste tranquille. En plus j’aime bien ça la musique, mais bon pas la flûte.
Et elle est quand même persuadée que c’est moi qui ai versé la sauce sur son siège. Elle m’a montré la tâche et elle dit comme ça : « tu vois ça c’est de la soie ! » comme si j’en avais quelque chose à f…à faire.
Genre comme je suis le meilleur ami de Victor, et que Victor il a avoué, alors moi aussi je dois avoir fait quelque chose.
Mais c’est pas vrai ! Je m’en fous moi, de sa soie. D’où j’irai mettre de la sauce sur son siège ? En plus j’aime pas la sauce barbecue. Je risque pas d’en avoir pris à la cantine ou je sais pas où.
Et puis même c’est qu’une jupe, c’est pas important. Je veux dire, y’a pire quand même, que sa pauvre jupe toute tachée. Et à cause de ça moi j’ai pas pu faire mes devoirs ce soir hein ! C’est pas de ma faute là.

– Mais c’est jamais de ta faute, Matthieu. On va perdre combien de temps encore avec tes conneries ?
– Mais je te dis que c’est pas de ma faute ! J’étais même pas dans la classe à la récré ! J’ai des témoins ! J’étais avec Jules et Thomas et on jouait aux Magics, alors…
– J’ai parlé à la maman de Jules au téléphone. Il est renvoyé trois jours lui aussi.
– Hein ?! Mais c’est pas possible ! Elle est folle cette meuf ou quoi ? Vas-y qu’est-ce qu’on lui
a fait ?
– Cette « meuf » comme tu dis, c’est ton professeur de musique. Depuis quand tu parles
comme ça ?
– C’est même pas une vraie prof, prof de musique ça pue !
– Ca suffit ! Ne parle pas comme une racaille, là !
– Mais on s’en fout de sa jupe !
– C’est pas une question de jupe ! Tu comprends rien. C’est une question de respect ! »

Je regarde ma mère. Elle s’était mis à crier, mais elle s’est très vite repris. Déjà qu’on est seuls dans le vestibule, faudrait pas qu’on se fasse remarquer.
La grosse porte en bois s’ouvre. Monsieur Fauconnier nous regarde sans rien dire. Il fait peur, mais c’est surtout parce qu’il a l’air super triste, et sombre un peu. Ma mère se lève et lisse sa jupe. Elle entre dans le bureau. Je vais pour me lever, mais il referme la porte devant moi.
Et c’est reparti pour attendre dehors comme un idiot. Je baisse les yeux et je regarde les manches de mon sweet. Je gratte une tâche de sauce avec mon ongle. Mais c’est pas de la sauce barbecue hein ! C’est du ketchup…

 Et si…?

Arrêt numéro 12 : rue de la bougie.

Quel nom pourri pour un arrêt de bus franchement.
Je me demande qui invente les noms des arrêts de bus. Je tourne légèrement le volant, prête à m’arrêter juste à la hauteur de l’attroupement de gens qui m’attendent. Enfin qui attendent le bus.
Sorti de nulle part, le gosse débarque. Je pile sec. Il pose sa main sur l’immense pare brise et me regarde. Ses yeux se sont agrandis le temps d’avoir peur, puis il reprend son souffle. J’arrive à voir ses pupilles qui se contractent à nouveau. Et il continue sa course.
Les gens entrent et sortent, le bruit de la poinçonneuse frétille dans mon oreille droite : grrrzzzpt.
Je redémarre le bus et seulement là, mon coeur se met à cogner dans ma poitrine. Violemment. Très rapidement.
Et si je l’avais écrasé, le gamin ? Genre complètement ? Si j’avais pas pu m’arrêter et qu’il se serait fracassé la tête contre mon bus ?

Bon, y’en aurait eu partout, c’est vrai… J’aurais peut-être été virée, mais bon de toute façon conduire un bus, c’était pas vraiment mon but de départ, donc… J’aurais quand même plus eu de boulot. Puis ses parents m’en auraient voulu à mort. A mort, ahah, forcément.
Mais moi je sais pas si je suis vraiment capable de vivre avec ça. C’est plus les ongles que je me serais rongée. Enfin, je veux dire, ça doit être terrible d’être responsable d’un truc comme ça, le pauvre gamin… Si ça se trouve, il aurait pu devenir quelqu’un d’important, genre le président, ou quelqu’un de vraiment bien, je sais pas… Et moi pfiout, je lui coupe l’herbe sous le pied. Hop, kaput, finish. Bam, la tête contre le pare brise. Et c’est qui la responsable ? C’est bibi, la conductrice de bus un peu con-con, qui tue le président. Et après on blâme les terroristes, mais il suffit d’un conducteur de bus qui a la tête en l’air, c’est tout, en fait.

Et moi ?
Je serai devenue quoi après qu’il m’ait viré le gros Mathieu ? Ben au chômage. Ou clocharde, parce que je pourrais plus rien payer, et c’est certainement pas l’autre connard qui m’aiderait. Pfff, du coup il récupérerait les gosses en plus. Et moi je me retrouverais toute seule.
Ou alors justement : comme j’arrêterais de passer mes journées assise sur ce putain de fauteuil à ressorts, bah j’aurais trouvé autre chose.
Je serais genre… une super écrivain, comme l’autre anglaise qui a eu la révélation en étant assise dans le train. Moi aussi j’aurais eu la révélation sur ce fauteuil, et j’écrirais des romans que tout le monde lirait. Tout le monde dans le monde, et tout.
Ou alors genre, plutôt, je pourrais enfin passer mes journées à faire du sport, à me remettre en forme, et je serai cette super nana qui court dans un survet’ moulant. Comme celle-là, juste là, le long du canal. Et tous les mecs se retourneraient, et j’en aurais rien à foutre, parce que je ne penserais qu’à mon corps parfait, puis aussi à la musique dans mes oreilles…
Ouais non, je pourrais pas passer mes journées à courir. De toute façon j’ai pas assez de souffle. Puis qu’est-ce que ça doit être chiant franchement, courir tout le temps. Puis c’est même pas un métier donc bon.
Arrêt numéro 13 : Chatigny. …
Ou alors je pourrais reprendre mes études. Terminer ma licence. Mais c’est déjà tellement fatigant de rester assise sur ce putain de fauteuil à ressorts…
Ou juste prendre le temps de lui rendre visite. Elle m’a pas vu depuis… bah depuis le départ de papa je crois.

De toute façon elle voudrait pas me voir, donc c’est réglé.
Ou peut-être que je l’aurais juste renversé, pas tué, et qu’il aurait eu la main cassée, le bras ou le pied. Peut-être qu’il s’en serait souvenu, et que ça l’aurait poussé à faire plus attention. Ou que je lui aurais foutu une peur bleue, et que durant toute son existence, il prendra les risques nécessaires juste pour se sentir vivant. Peut-être que je lui aurais rendu le meilleur service de sa vie et qu’il m’en aurait été reconnaissant. Ou peut-être qu’il se serait cogné la tête et qu’il aurait tout oublié. Alzheimer mais à douze ans. Ahah. Ou peut-être qu’il aurait oublié l’accident un mois après, le petit couillon. Rien n’est jamais important.
J’ai mal à la tête. Plus que deux arrêts avant le terminus. Enfin, c’est pas comme si je devais pas faire le chemin dans l’autre sens.
Et s’il m’attendait à l’arrêt de l’autre côté ? Enfin attendait le bus. Putain s’il monte, je vais l’engueuler ce ptit con !

 Que se passe-t’il hors champ ? 2

« – Viens, je vais te montrer quelque chose.
– Non, mais attends, jʼai piscine moi après !
– Mais viens, je te dis, ça va pas durer longtemps ! »
Max et Jérémie se frayent un passage à la sortie de leur lycée. Les doudounes se frottent, les sacs à dos se replacent sur les épaules. Max repousse sa mèche de devant ses yeux. Il peine à rejoindre Jérémie, dont la maigreur lui permet de se faufiler entre les corps se pressant vers la gigantesque porte métallique.
« – Attends-moi !
– Dépêche ! »

Jérémie se retourne et lui sourit. Max souffle de nouveau sur sa mèche de cheveux et cherche une cigarette dans le fond de sa poche.
Juste en face de leur école se trouve une immense église catholique; cʼest dʼailleurs dans ce bâtiment que ce déroulent leurs cours dʼéducation religieuse.
Max nʼy a jamais participé mais il lui est arrivé de regarder par la serrure de la porte latérale, juste pour voir.
Jérémie sʼappuie contre la porte et observe la masse mouvante des élèves sʼamoindrir : certains grimpent dans le bus, dʼautres rentrent dans la voiture de leurs parents. Dʼautres encore sʼéloignent en marchant, constituant de petits groupes trottinant, exultant et fumant.
Max arrive juste après lui ; il sʼadosse de la même manière et allume sa cigarette. Il regarde Jérémie sans rien dire.

« – Hé Max, ça te dit de rentrer dans lʼéglise ou cʼest pas casher ?
– Pff mais tʼarrête, jʼsuis déjà rentré dans une église moi.
– Mais ça te dit de rentrer dans celle-là ou pas ?
– Jʼmen fous, comme tu veux. »

Jérémie actionne la vieille poignée et sʼappuie en arrière: il se laisse porter par lʼhuis grinçant lentement vers lʼintérieur du bâtiment. Il entre dans la vaste pièce et laisse le passage à Max, qui referme la porte derrière lui.
Max lève les yeux et embrasse lʼespace du regard.
Jérémie lui referme la bouche en lui assénant un petit coup sur le menton.
« Aïe ! Tʼes con ! »
Max essuie la goutte de sang qui a perlé sur sa lèvre et avance dans lʼallée centrale.
« Ca résonne comme ça aussi dans vos synagogues, hein ? »
Jérémie sʼamuse à crier. Ses singeries résonnent dans le lieu vide. Max sʼapproche de lʼimposante statue de Jésus.
« Alors cʼest lui qui est censé pardonner tous vos pêchés ? Ca te saoule jamais dʼêtre considéré comme quelquʼun qui fait toujours des conneries dans ta religion ?
– Bah, je mʼen fous moi de la religion. Cʼest un truc de vieux. En plus jʼcrois quʼil pardonne
pas vraiment tout. »
Jérémie sʼapproche du bénitier et crache lentement dedans, puis presse le revers de sa manche contre son menton pour essuyer son filet de bave.
Max écarquille les yeux mais ne dit rien.
Jérémie revient vers lui et pointe Jésus du menton.
« Tʼas vu, il dit rien. »
Avant que Max nʼait le temps de réagir, Jérémie se trouve face à lui. Très près, il sert son corps contre le sien, et maintien son dos de façon à ce quʼil ne puisse plus bouger.
Max est pétrifié, il nʼose pas bouger.
Lentement, Jérémie approche sa bouche de la sienne et appuie fermement ses lèvres contre celles de Max, légèrement fendues.
Le coeur de Max sʼarrête un instant, puis se remet à battre très fort. Il sent la langue de Jérémie contre la sienne, chaude et vive.
Il se laisse faire.
« Tʼas vu, il ne dit rien non plus. »
Jérémie lui sourit.
La porte dʼentrée claque violemment; ils entendent des éclats de rire et des bruits de pas qui détalent.
Jérémie et Max se regardent, puis sʼenfuient par une porte latérale.

 Et si elle cassait sa pipe?

Et si elle cassait sa pipe ?
Si elle venait à mourir là… En trébuchant sur la marche, elle se fracturerait le coccyx; la douleur provoquerait un arrêt cardiaque et elle casserait sa pipe juste là, au sortir de lʼépicerie.
Ce serait une mort tellement stupide que sa fille lui en voudrait; elle sombrerait dʼautant plus dans la dépression par ailleurs provoquée par son couple en dérive et les échecs scolaires de son fils.
Son vieux chat, bien sûr, terminerait sur la table du vétérinaire, le ventre gonflé de barbituriques en attendant que la mort fasse effet.
Ses meubles, tous donnés chez Emmaüs.
Ses vêtements, tous brûlés.
Son petit appartement loué à un couple de jeunes adultes. Ils passeraient plusieurs semaines à décoller le papier peint défraîchi avant de tout repeindre en blanc et rouge. Blanc pour les murs, rouge pour les moulures.
Son petit fils, déjà tête en lʼair – dʼoù les résultats décevants à lʼécole, appréhenderait pour la première fois la valeur de la mort. Il accompagnerait sa mère à la morgue et verrait son corps raidi sous le drap blanc. La contraction provoquée dans son estomac par cette vision macabre et belle à la fois le pousserait à devenir photographe des années après. Mais il ne ferait jamais le lien.
Lʼépicier penserait à elle à chaque fois quʼil ouvrirait son magasin, franchissant la fameuse marche pour la première fois de la journée.
Ses clients se contenteraient dʼéviter précautionneusement la marche, accentuant lʼenjambement dʼune façon presque comique, mais nʼosant jamais en parler entre eux. Ses amies à elle commenceraient par effacer son nom dans leurs petits carnets, puis se réuniraient tout de même quotidiennement pour le quatre heures, et ressasseraient des souvenirs communs et agréables.
Lʼécrivaine fumeuse regretterait de ne plus avoir de vue donnant sur la vie tranquille de sa petite voisine. Elle installerait de nouveaux rideaux, parce que le couple de jeunes ne lui inspirerait rien de bien intéressant à raconter dans ses livres.
A bien y repenser, si elle cassait sa pipe maintenant, il se passerait probablement tout un tas de choses qui arriveront de toute façon à un moment, tôt ou tard, dʼune manière ou dʼune autre.
Est-ce que cela rend sa vie insignifiante pour autant ? Ou est-ce que cela renforce la ridicule notion de destin qui semble tous nous lier ? Plus on y pense et plus ça ne change rien.

 Backstory 2

A 14h42 Antoine en a vraiment, vraiment marre. Ca fait quatre heures qu’il planche sur son dossier sur le FMI, pour le cours de Mr Jeaunnot, et il n’en voit pas le bout.
Il soupire exagérément toutes les trois minutes depuis trois heures, et se passe la main dans les cheveux régulièrement. Il les tire très fort, seul moyen qu’il a trouvé pour réveiller sa concentration. Il n’a la tête ni au FMI, ni aux quatre autres matières qu’il doit maîtriser dans les semaines à venir. Il ne pense en fait qu’à une chose, mais refuse en même temps d’y porter la moindre attention.

A 14h43, il échoue définitivement quand Sarah lui envoie un sms. Il le lit. Résiste pour ne pas se laisser emporter de suite par la tendresse et la chaleur qui émane soudainement de son téléphone portable. Ses yeux passent de l’écran du mobile à celui du traitement de texte. Elle lui propose un rendez-vous dans une demi-heure. Il est loin d’avoir fini. Il n’aura jamais fini de toute façon. Il va pour lui répondre, mais la porte de son appartement s’ouvre dans le même temps. Julie est rentrée. Elle a fait les courses, rangé l’appart et s’est renseignée pour lui sur l’ouverture de la bibliothèque spécialisée. Tout ça entre midi et deux, et elle n’est même pas décoiffée. Sa tenue est parfaite et lorsqu’elle s’agite dans la cuisine pour placer chaque achat à l’endroit approprié, son dos se cambre légèrement et son t-shirt brodé se soulève.A 14h45, Antoine se dit que ça fait cinq ans que Julie est parfaite.

A 14h46, il reçoit un autre sms de Sarah qui s’impatiente. Sarah ne sait pas vraiment ce qu’elle veut faire dans la vie. Elle n’a jamais travaillé, n’a jamais vraiment faire de choix compliqué et vit dans un confort personnel tout à fait molletonné. Elle ne cherche ni à bien s’habiller, ni à mettre en valeur une quelconque partie de son anatomie. Antoine n’est même pas sûr qu’elle compte sur un certain charme naturel. Sarah dégage naturellement quelque chose qui l’attire irrémédiablement, mais il ne comprend pas pourquoi.

A 14h47, Antoine regarde Julie. Elle lui raconte sa matinée dans une sorte de débriefing complet. Depuis cinq ans, elle lui dit tout ce qu’elle a fait, pensé, lui décrit tous les endroits où elle a été, les gens avec qui elle a parlé et ce qu’elle en a pensé. Depuis un mois, Antoine l’écoute et la regarde, l’observe et formule sans arrêt dans sa tête cette étrange vérité : «Julie, je ne t’aime plus. Je couche avec Sarah.» Non. «Julie, je t’aime encore, mais je couche avec Sarah.» Non. «Julie, j’ai envie d’être tout seul.» Non. «Julie, Julie, Julie, pourquoi tu m’aimes, regarde qui je suis.» Antoine continue de regarder Julie. Il tourne en rond dans sa tête et n’écoute absolument pas le récit épique de sa journée ordinaire.

A 14h53, il reçoit un troisième sms. Il s’assure que Julie ne remarque pas l’écran qui s’allume, la discrète vibration du message entrant. Il s’observe lui-même, capable de paraître à la fois concentré sur une conversation et de ne penser en fait qu’à la façon dont il attraperait les cuisses de Sarah. Tout en dissimulant le sms. Antoine se racle la gorge et se sent terriblement misérable.

A 14h55, il retourne dans la chambre et répond à Sarah. Il ne va pas tarder à la rejoindre.A 14h56, il fouille frénétiquement dans tous les tiroirs de son bureau, à la recherche d’une cigarette qu’il n’aurait pas déjà fumé avant d’arrêter.

A 14h57 il en trouve une. L’allume. Aspire frénétiquement. Ouvre la fenêtre.A 14h58, il a la tête qui tourne. Et envie de vomir. Il écrase énergiquement le mégot sans prendre garde aux minuscules braises qui s’échappent du cendrier.A 14h59, il invente un énième mensonge pour justifier son départ.A 15h00, parce qu’elle est en contact avec le tabac embrasé, la feuille du cours de Monsieur Jeaunnot commence à se consumer.

 Où vont-ils ?

Tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac je déteste le bruit des roues sur les pavés. Et ça fait plein de petites secousses dans le dos, cʼest désagréable et douloureux. Pourquoi est-ce quʼon ne marche pas sur la route ? Au moins là cʼest à peu près plat, plus doux…
« Cʼest encore loin ?
– Mais non, cʼest juste là, tu reconnais pas ? »

***

A chaque fois quʼil nʼaime pas avoir tort, il remue sur son siège comme ça. Cʼest sa façon à lui de dire pardon. Ca mʼénerve et jʼaime bien à la fois. Cʼest marrant comme les défauts des gens peuvent aussi paraître charmants de temps en temps.
Ca mʼétire le dos de le pousser comme ça sur les pavés, cʼest plutôt chouette. Dʼhabitude cʼest lui qui avance tout seul, mais là je sais pas, il a pas voulu. Comme si on devait vraiment y aller à deux.
Bon allez, je le pousse encore jusquʼà la porte, après il se débrouille.

***

On y est on y est on y est ! Chaque semaine jʼattends ça. Et le sol est tellement bien ici, ma chaise ne roule pas, elle glisse, ça va vite et sans effort. Je descends la pente à fond les ballons ! Je le vois me courir après, à la fois amusé et énervé. Il a mis son jogging aussi. Son dos a lʼair de moins le faire souffrir, peut-être que cette fois il pourra le faire avec moi.***Je lui tiens sa chaise, le temps quʼil change avec celle qui a les roues inclinées comme il faut. Ses jambes ressemblent à deux petits bâtons de réglisse mâchouillés, ça fait de la peine à voir. Mais il ne veut pas que je lʼaide. Ses deux genoux se cognent lʼun contre lʼautre quand il parvient finalement à sʼasseoir. Tout seul, il enfile son training. Cʼest fou comme ses bras manipulent aisément tout le reste de son corps. Toute sa vie est maintenant concentrée à lʼintérieur de cette paire de bras forte et musclée, rapide et assurée, et le reste de son squelette chétif et inanimé en dépend complètement.
« On y va ? »
Jʼadore quand il sourit comme ça.

***

Jʼouvre brusquement les portes. Le sol glisse encore plus, comme un parterre de soie. Je sors la balle de son gros sac plastique. Je mʼélance. Sans effort, je commence à faire des rebonds, passant la balle dʼun côté, puis de lʼautre. Les autres me rejoignent et on commence à jouer.

***

Je me mets dans les gradins, pour lui faire oublier ma présence. Jʼadore le regarder jouer. On dirait quʼil oublie tout. Je vois les muscles de son dos se tendre comme sʼil pouvait vraiment se soulever de la chaise, en sortir et sauter vers le panier. Dans ces moments-là, je suis fier de lui.

***

Il faut de la présence sur le parquet. Certains se contentent dʼêtre agiles, dʼautres rapides. Pour moi, lorsque ma main touche la balle qui rebondit, frôlant de la pulpe du doigt sa rugosité et sa dureté, je sens mes jambes à nouveau. Je me souviens comment la plante de mes pieds s’enfonçait dans mes baskets, tendant les muscles de mes cuisses. Comment je dribblais, faisant passer le ballon entre mes genoux, la rattrapant de la paume, la faisant passer de lʼautre côté. Je me souviens comment je poussais de la pointe du pied pour mʼenvoler et toucher le panier.
Et je marque.
Je regarde mon père, il me sourit. Sur le parquet, je suis vivant.

 Pourquoi n’ôte-t-elle pas son pardessus ?

« – Madame, puis-je vous débarrasser ? »
Le serveur guindé me tend une main fine et manucurée.
« Non. Je préfère garder mon manteau avec moi, je vous remercie. »
J’avance, mes talons s’enfoncent dans la moquette rouge. Les gens attablés discutent tranquillement. Les grandes fenêtres sur lesquelles on a tendu de longues drapées de tissus beiges laissent passer la clarté du temps gris.
Je vois plusieurs hommes assis, chacun à leur table et à leurs occupations. Un bonhomme chauve lit le journal, un autre se ronge les ongles et les recrache négligemment sur le tapis. Moi, j’effrite davantage les miettes que je trouve au fond de mes poches.
J’aime bien ce manteau. Il y fait chaud, et Dieu sait à quel point j’en ai besoin. Qu’il fasse chaud.
Je finis par le trouver et m’assois à sa table. Il me salue du sourcil, et se met aussitôt à jacasser.

« – Salut Gaby, tu vas bien ?
– Oui, enfin oui. (De toute façon il n’écoute jamais la réponse.)
– Bon. Ca y est, je l’ai trouvée.
– Quoi ?
– Bah la remplacante de Frédérique.
– Ah. Elle est partie Frédérique ?
– Et comment qu’elle est partie ! (Il recoiffe les cheveux sur sa calvitie, comme après chaque
élévation du volume de sa voix.) Elle m’a fait tout un cirque, j’ai vu avec Gérard et il a mis
un terme à son contrat.
– Tout un cirque ? Elle ne voulait plus coucher avec toi ? (Je souris. Parce que bon.)
– Hein ? Mais non, mais tu sais, ces putain de comédiennes, faut toujours leur donner ci ou
ça ou sinon… (Il fait un signe de la main supposé me faire rire.)
Bref, j’en ai trouvée une autre. Une perle. Belle et brune et jeune et fraîche.
Tu m’écoutes ? Tu veux pas enlever ton manteau là, t’as l’air de crever de chaud ?
– Non, c’est bon. (Qu’est-ce qu’ils ont tous avec mon manteau ? Il est très bien mon manteau) Donc ? Pourquoi tu voulais me voir ?
– Bah va falloir que tu réécrives quelques trucs, tu vois. Je veux dire, en fonction de Pauline.
– Pauline ? (C’est qui Pauline ? J’ai loupé un truc ? Non, pas du tout, j’ai tout suivi, enfin je
crois. J’ai les doigts couverts de ces miettes que je trouve au fond de mes poches.)
– Bah Pauline, la nouvelle. Tu vois, sa présence, ses mouvements… Enfin faut que je te la montre, mais c’est sûr qu’il va falloir ajuster quelques trucs, des détails tu vois, mais pour qu’elle puisse prendre possession du texte, tu vois, vraiment, je veux dire.
– Depuis quand on réécrit la pièce pour les comédiens ? Ils sont pas supposés interpréter…
– Eh Gaby, fais pas chier, hein. T’es payée, non ? Qu’est-ce que t’as ? T’as l’air d’avoir chaud.
Enlève ton manteau, on crève ici.
– Non, mais non, je t’ai dit non bon sang. (En revanche lui transpire comme un porc.)
Je ne comprends pas grand chose à ton histoire.
– T’as du temps là ?
– Euh pas vraiment, enfin j’allais partir.
– Bon bah viens alors, vu que t’es déjà toute habillée. Je vais te la montrer. »

Comme à son habitude, il ne me laisse pas le temps de refuser. Il me fait sortir de son restaurant favori, rempli de cravates et de cigares sur pattes. Il m’emmène deux rues plus loin, dans l’une des impasses dignes de cacher ces petits squats citadins que l’on a détourné de leur fonction première pour les transformer en haut lieu d’interprétation dramatique moderne.
Un jeune homme bohème, châle et chapeau compris dans le lot, se lève du canapé défoncé de l’entrée.
« – Ah c’est toi qui a écrit la pièce alors ? Gérard et Louis nous parlent tout le temps de toi !
Donne moi ton manteau, je vais l’accrocher avec les nôtres.
– Non, c’est bon. »
Je tourne les yeux vers Louis, qui se frotte encore la calvitie. Il pousse discrètement une lourde porte. Je me glisse derrière lui. Il m’assoit sur une chaise miteuse. Il pose ses fesses sur le sol froid près de moi.
« Regarde. Regarde là comme tout en elle transpire ta tragédie. »
Je soupire. Ok. Je regarde. Et j’effrite encore davantage les miettes que je trouve au fond de mes poches.

 Une scène

EMMA
Qu’est-ce que tu fais ?

PIERRE
C’est fini Noël.

Qu’est-ce que tu veux qu’on foute avec ces loupiotes ?

EMMA
Je sais pas… C’était joli.

PIERRE
Ouais. Mais c’est fini.

Emma soupire.

EMMA
Bon. Ben j’y vais.

PIERRE
C’est ça, ouais.

EMMA
Tu t’énerves maintenant ?
C’était prévu depuis le début.

PIERRE
C’est pas une raison.

EMMA
Mais je devais toujours partir. Tu le savais très bien, c’était prévu…

PIERRE
C’était prévu ! C’était prévu ! Mais pourquoi t’es venue alors? Pourquoi t’es restée tout ce temps si c’est pour te barrer ensuite ?

EMMA
Tu sais pas ?

PIERRE
Bah non.

EMMA
(énervée)
Ok, c’est bon…

Emma reste figée.
Elle quitte le rebord de la fenêtre et entre dans la chambre. Elle jette ses derniers vêtements dans la valise ouverte sur le lit. Elle lutte pour la fermer et se met à pleurer de rage.
Pierre la rejoint et reste dans l’embrasure de la porte.

PIERRE
J’comprends rien.

EMMA
Je sais… J’ai vu, t’es trop con, putain… Moi je t’aime et toi, t’es trop con.

PIERRE
Mais reste alors ! Pourquoi tu restes pas ?!

Emma se met à pleurer de plus belle.

EMMA
Mais parce qu’y a ta meuf qui revient demain !
Tu crois que je savais rien ?! Tu te fous de ma gueule depuis le début !

PIERRE
Mais n’importe quoi !

Emma réussit à fermer sa valise et se met à la porte. Elle est beaucoup trop lourde pour elle. Pierre tente de l’aider mais elle le repousse violemment.
Emma ouvre la porte.

PIERRE
Mais j’en ai plus rien à foutre d’elle… J’attendais juste qu’elle rentre pour lui dire.

EMMA
Pour lui dire quoi ?

PIERRE
Ben que cette fois…

EMMA
Tu parles ! Cette fois rien du tout.

PIERRE
Mais si, mais attends un peu !

EMMA
J’attends plus. J’en peux plus. Ciao.

Elle claque la porte et disparaît. Pierre reste un instant immobile, puis se met à donner de violents coups de poings contre le mur.
Tremblant, les phalanges en sang, il sort son téléphone portable et compose un numéro.

PIERRE
Hé ! Bonjour mon coeur ! Tu es bien arrivée ? L’avion est à quelle porte que je vienne vite te chercher ?